Joë Hamman, architecte du western à la française: des carrières d’Arcueil aux manades camarguaises
Figure majeure du cinéma français naissant, Joë Hamman impose dès les années 1900 une grammaire visuelle où l’action prime et où la France devient terrain de légendes. Né en 1883 à Paris dans une famille normande, dessinateur et cavalier hors pair, il transforme une passion pour l’Ouest américain en un western à la française ancré dans des paysages français bien réels. Entre banlieue parisienne et étendues camarguaises, il forge un style, celui d’un véritable architecte du western.
Le récit commence par l’art du trait. Formé aux Beaux-Arts après un passage par Londres, Hamman dessine cowboys et chefs sioux, revendiquant un voyage de jeunesse outre-Atlantique, parfois contesté par les historiens. Qu’il ait ou non foulé les plaines du Montana, sa rencontre avec Buffalo Bill en France et son engagement dans les Wild West Shows alimentent un imaginaire documenté, bientôt transposé à l’écran.
À l’aube du XXe siècle, il s’impose comme acteur, cascadeur et très vite réalisateur. Les archives confirmées situent un jalon avec Drame mexicain (1909), alors que des titres antérieurs demeurent discutés. Sa force tient à la combinaison d’un sens aigu du cadre et d’une présence physique sans doublure. Dans un pays qui découvre la projection, il comprend que l’espace fait l’action et que l’action écrit le mythe.
Repères pour comprendre l’itinéraire
Pour saisir l’ampleur de l’œuvre, rien de tel qu’une ligne de vie articulant lieux, partenaires et ruptures. Des carrières d’Arcueil à la Camargue, se dessine un itinéraire cohérent où chaque décor génère une forme, chaque forme adopte un rythme d’aventure.
- 🎬 Naissance d’un style: fusion du dessin, du cheval et du cadre dynamique.
- 🤝 Alliances clefs: troupe de Jean Durand, Gaston Modot et Berthe Dagmar issus du music-hall.
- 🏞️ Lieux fondateurs: Arcueil, Meudon, et les marais salants camarguais.
- 🧭 Bascule 1914: la guerre interrompt une trajectoire internationale.
- 📚 Héritage vivant: rétrospectives, publications et restauration d’œuvres rares.
| 📅 Année | 🎥 Étape majeure | 📍 Territoire | ✨ Impact |
|---|---|---|---|
| 1909 | Drame mexicain sort en France et aux États-Unis | banlieue parisienne | Affirme un western européen hybride 🌍 |
| 1911 | Feu à la prairie, scènes d’ampleur avec chevaux et taureaux | étendues camarguaises | Signature visuelle: horizon, vent, eau, troupeaux 🐂 |
| 1921 | Création des Films Joë Hamman, Le Gardian | Camargue | Transposition d’un mythe américain dans la culture française 🇫🇷 |
| 1952 | Au pays des étangs clairs | Delta du Rhône | Attachement durable aux paysages français 🏞️ |
Fil conducteur local: à Arcueil, Karim, projectionniste bénévole, montre encore des photogrammes où l’on devine les carrières; à Saintes-Maries-de-la-Mer, Claire, manadière, évoque son grand-père figurant à cheval. Ces voix attestent d’un rapport charnel au tournage qui fait de la France une prairie d’épopée. Cette articulation simple – lieux concrets, gestes exacts, légende portée à l’écran – demeure l’intuition fondatrice de l’architecte du western.

Banlieue parisienne, laboratoire de tournage: quand la périphérie façonne un western européen
Avant la Camargue, la banlieue parisienne fut un terrain d’entraînement. Les carrières d’Arcueil et les bois de Meudon, avec leurs reliefs, leurs éboulis et leurs coteaux, offrent l’illusion d’un canyon, une acoustique sèche, des percées de lumière qui sculptent la poussière. Dans ces franges ouvrières, Joë Hamman construit des poursuites, maîtrise les cascades et codifie une gestuelle lisible à l’écran.
La troupe de Jean Durand, issue du cirque, apporte le nerf: cavalcades, chutes contrôlées, timing comique. Berthe Dagmar, écuyère et dompteuse, démontre une conduite de cheval au galop qui tient du ballet. Le western de périphérie naît de cette alliance: un espace disponible, des artistes polyvalents, une caméra qui respire le terrain.
Techniques d’action et écriture de l’espace
La cascade, chez Hamman, n’est pas un numéro isolé. Elle inscrit la topographie dans le récit. Une descente d’éboulis n’est pas qu’un effet; c’est la preuve d’un relief qui contraint les trajectoires, donc les choix narratifs. Ainsi la culture française de la précision et de la débrouille se glisse dans un film western tourné à deux pas des maisons ouvrières.
- 🪢 Club du lasso (1908): apprentissages croisés, du nœud à la scène.
- 🚂 Sauts spectaculaires: exemple fameux du train vers la rivière raconté par Hamman.
- 🌫️ Poussière et fumigènes: reliefs soulignés par la lumière rasante.
- 🎭 Troupe mixte cirque/théâtre: chutes, feintes, improvisation contrôlée.
- 🎬 Découpage nerveux: plans larges pour situer, serrez pour impacter.
| 🏙️ Lieu (banlieue) | 🏇 Usage à l’écran | 🧰 Atout technique | 🔁 Effet narratif |
|---|---|---|---|
| Arcueil | Courses, cabrioles, duels | Parois et plateaux en étages ⛰️ | Perception du danger immédiat |
| Meudon | Embuscades forestières | Lumière filtrée, clair-obscur 🌲 | Tension, surgissements |
| Vitry et alentours | Plans de fuite et files de cavaliers | Chemins blancs, poussière 💨 | Rythme, souffle, horizon |
Sur le terrain aujourd’hui, Rayan, 17 ans, suit un atelier cascade au centre social de Montreuil. Il cite Hamman quand on lui demande pourquoi il s’entraîne au roulé-boulé: « pour rendre crédible un cadre urbain transformé en prairie de cinéma ». La modernité du western européen tient à ce déplacement de regard: un décor familier devient épique.
Cette scène pionnière en périphérie trace une voie qui mène tout droit à la Méditerranée. Là-bas, d’autres codes vont s’imbriquer: vent, eau, taureaux. La transition vers la Camargue n’est pas une rupture, mais une montée en gamme de l’espace et des symboles.
Camargue en grand angle: étendues camarguaises, gardians et invention d’un western à la française
Quand Joë Hamman découvre les étendues camarguaises, il trouve un miroir à son rêve d’Ouest: immensités, ciels tranchants, troupeaux en liberté. Sa rencontre avec Folco de Baroncelli, manadier et écrivain, scelle une alliance d’esthétiques et de valeurs. Ici, l’héroïsme s’appelle gardian, la piste est une draille bordée de roseaux, le « saloon » se lit sur les façades chaulées.
La différence saute aux yeux. Les taureaux ne sont pas des bisons, les chevaux sont rassemblés en manade, et les personnages locaux portent chemises pâles, ceintures et chapeaux plats. Hamman, lui, glisse parfois des costumes américains rapportés, créant un décalage visuel savoureux. C’est la marque d’un western à la française: reconnaître le lieu, assumer l’hybridation.
Trois films, trois façons d’habiter la Camargue
Feu à la prairie (1911) révèle une conscience du risque environnemental. Ramener les chevaux loin du brasier devient l’argument d’un ballet d’eau et de cendre. Le Gardian (1921), produit par sa société fondée la même année, renverse l’angle: ce n’est plus l’Amérique transposée, mais la Camargue magnifiée. Au pays des étangs clairs (1952) prolonge cette fidélité tardive, filmant le delta comme un personnage.
- 🌬️ Vent et eau comme dramaturgie: étangs, salins, embruns.
- 🐂 Taureaux et chevaux: masse, vitesse, chorégraphies naturelles.
- 🏡 Maisons à toits de roseaux: ancrage fort dans la culture française du Sud.
- 🎩 Costumes mêlés: icônes américaines et vêtements camarguais.
- 🎞️ Plans larges: l’horizon comme promesse et comme menace.
| 🎬 Titre | 🗺️ Signature camarguaise | 🎭 Code du western | 💡 Spécificité 🇫🇷 |
|---|---|---|---|
| Feu à la prairie (1911) | Étangs et fumées d’incendie 🔥 | Course contre la montre | Solidarité des manadiers |
| Le Gardian (1921) | Manades, ferrades, drailles 🐎 | Héros taciturne | Patrimoine vivant des paysages français |
| Au pays des étangs clairs (1952) | Lumière salée, blancheur des murs ☀️ | Mythe des grands espaces | Transmission intergénérationnelle |
Claire, manadière aux Saintes, se souvient d’un récit familial: son aïeul a mené une dizaine de chevaux pour un plan de traversée d’étang. À l’écran, le pas se transforme en geste d’épopée. Ce regard direct sur le réel, sans décors de studio, constitue la plus belle preuve que les paysages français peuvent porter un mythe universel du film western.
Réception, critiques et export: de la presse américaine aux rétrospectives d’aujourd’hui
Paradoxe intrigant: les mêmes films tournés à Arcueil ou en Camargue circulent très tôt aux États-Unis. Une partie des courts métrages de Joë Hamman est vendue en exclusivité outre-Atlantique; il est même pressenti par Éclair pour développer des westerns sur place. La guerre de 1914 coupe cet élan, recentrant l’auteur en France au moment où Hollywood accélère.
La presse américaine l’étiquette « Daredevil », le compare à Rodman Law, et s’amuse parfois à lui prêter une nationalité nord-américaine. Les critiques oscillent: jugements sévères sur la violence de certains titres comme Le Desperado, puis reconnaissance des exploits physiques et du rythme. La singularité française se lit dans ce décalage assumé.
Un retour en lumière: archives, restaurations et partages publics
En 2025, la Fondation Jérôme Seydoux–Pathé consacre une rétrospective à « Joë Hamman, des plaines du Montana aux plateaux de cinéma ». Au programme: 12 courts métrages, 4 serials et 3 longs métrages, dont la rareté Borneo Bill (1910) exhumée par la cinémathèque de Belgrade. Un documentaire de Vincent Froehly accompagne le cycle, nourrissant le regard avec contextualisation et extraits commentés.
- 📽️ Rareté: Borneo Bill (1910) restauré, pièce d’histoire précieuse.
- 📰 Mémoire critique: de Francis Lacassin aux podcasts France Culture, l’enquête se prolonge.
- 🎟️ Salles pleines: curiosité du public pour un western européen tourné en France.
- 🛠️ Restauration: nouvelles copies numériques, accès scolaire facilité.
- 🧭 Transmission: rencontres avec programmateurs et historiens, regards croisés.
| 📰 Média/Source | 🗣️ Angle critique | 🔎 Exemple | 🎯 Effet |
|---|---|---|---|
| Presse US (1910s) | Focus sur la cascade 💥 | « Daredevil », comparaison Rodman Law | Légitimité physique internationale |
| Presse pro (France) | Débat sur violence et rythme | Réception contrastée de Le Desperado ⚖️ | Émergence d’une signature |
| Fondation Pathé (2025) | Rétrospective exhaustive | 12 courts, 4 serials, 3 longs 🎞️ | Redécouverte grand public |
Dans les salles franciliennes comme en Provence, des spectateurs ressortent avec l’idée qu’un « architecte du western » peut naître loin des canyons américains. Le présent éclaire l’œuvre: l’action y est une manière d’habiter la France et de faire dialoguer traditions et modernité.
Héritages locaux et culture française: des quartiers aux plaines, la promesse d’un western européen
La trace de Joë Hamman dépasse la cinéphilie. Elle infuse des ateliers d’éducation à l’image, des clubs de cascade, des associations de gardians qui y lisent une valorisation de leurs gestes. En Île-de-France, des programmations itinérantes font halte à Vitry, Montreuil, Saint-Denis; en Camargue, des médiathèques prêtent des dossiers sur les tournages, avec cartes et photos.
Ce qui inspire? L’invention d’un western à la française où chaque territoire impose ses codes. La banlieue parisienne offre la ruse et la densité; la Camargue, l’horizon et le souffle. Le mythe se renverse: au lieu d’imiter l’Amérique, on traduit. C’est un geste profondément européen, ouvert aux métissages.
Transmettre par la pratique: un cadre utile et populaire
Dans un lycée de Saint-Ouen, une classe recompose une « poursuite à la Hamman » sur un parking. À Arles, une association de manadiers filme une transhumance. Les deux ateliers partagent un protocole simple: sécurité des participants, lisibilité des actions, montage clair. On retrouve la même idée qu’au temps du muet: faire beaucoup avec peu, mais faire juste.
- 🎒 École et quartier: ateliers lasso, cascades encadrées, décryptage des plans.
- 🐎 Camargue: démonstrations, patrimoine vivant, paroles de gardians.
- 📚 Ressources: dossiers pédagogiques, podcasts, bases d’archives.
- 🤝 Réseaux: ponts entre musées, fondations et structures de quartier.
- 🌍 Identité: un western européen qui se construit place par place.
| ⚖️ Code américain | 🇫🇷 Traduction française | 🧩 Exemple concret | ✨ Valeur ajoutée |
|---|---|---|---|
| Saloon, duel | Place du village, arènes 🐂 | Conflit réglé en public | Dimension communautaire |
| Bisons, désert | Taureaux, étangs 🌊 | Traversées d’eau | Poétique du paysage |
| Shérif | Gardian, manadier 🏇 | Autorité par l’exemple | Éthique du travail |
| Train et canyon | Carrières d’Arcueil ⛰️ | Course en dénivelé | Ingéniosité locale |
Ce legs n’est pas nostalgique. Il montre qu’un art populaire peut naître d’un territoire, que la culture française sait absorber des codes venus d’ailleurs et en faire une langue propre. Dans ce sens, Joë Hamman reste l’architecte du western qui a dessiné une carte où la France est à la fois décor, personnage et dramaturge.
Films perdus, images retrouvées: archives, restaurations et initiatives citoyennes
La fragilité des pellicules nitrées a englouti une grande partie de l’œuvre. Une perte due aussi à l’inconscience patrimoniale des débuts. D’où l’importance, aujourd’hui, des cinémathèques, des fondations et des collectifs citoyens qui numérisent, exposent et expliquent. Les redécouvertes récentes, comme Borneo Bill (1910), prouvent que l’histoire se réécrit au fil des trouvailles.
Des bibliothèques de quartier projettent des fragments muets accompagnés par des musiciens locaux. Des ateliers initient aux intertitres, aux effets de vignettage, à la lumière naturelle. Cette « économie du geste » prolonge la méthode Hamman: adapter le rodéo aux contraintes d’un terrain, préférer l’inventivité à la débauche de moyens.
Comment prolonger l’élan en 2025
Des pistes concrètes émergent: cartographier les anciens sites de tournage en banlieue parisienne, créer une route des étendues camarguaises cinématographiques, associer les établissements scolaires aux journées du patrimoine. Autour de ces actions, se dessine une communauté de regards qui relie le passé au présent.
- 🗺️ Balades ciné: Arcueil, Meudon, circuits commentés par des habitants.
- 🏞️ Parcours Camargue: haltes chez les manadiers, archives ouvertes.
- 🎧 Écoutes: podcasts locaux, témoignages d’anciens figurants.
- 🧑🏫 Pédagogie: kits « muet et cascade » pour professeurs et médiateurs.
- 🛠️ Atelier restau: initiation à la numérisation et au nettoyage d’images.
| 📌 Initiative | 👥 Acteurs | 🎯 Objectif | ✅ Indicateur |
|---|---|---|---|
| Carto des tournages | Mairies + associations 🧭 | Mémoire locale | Panneaux et QR codes |
| Route Camargue western | Manadiers + médiathèques 🐎 | Tourisme culturel | Nombre de visites |
| Ateliers muet/cascade | Écoles + cascadeurs 🎒 | Transmission | Projets d’élèves |
| Projos d’archives | Cinés de quartier 🎞️ | Accès pour tous | Fréquentation |
Au fil de ces gestes, la promesse d’un film western lisible par tous renaît. Elle tient dans un duo simple: la précision de l’action et l’évidence du lieu. C’est la signature Hamman, celle d’un architecte du western qui se nourrit des paysages français et les rend héroïques, sans jamais les nier.
Qui était Joë Hamman et pourquoi est-il associé au western à la française ?
Acteur, réalisateur, dessinateur et cascadeur né en 1883, Joë Hamman a façonné un western européen ancré en France. Entre banlieue parisienne et Camargue, il a transposé les codes du genre aux paysages français, d’où son surnom d’architecte du western.
Où a-t-il tourné ses films les plus marquants ?
Les carrières d’Arcueil et les bois de Meudon ont servi de laboratoire, avant une mise en majesté des étendues camarguaises, notamment dans Le Gardian (1921) et Au pays des étangs clairs (1952).
Ses films ont-ils circulé aux États-Unis ?
Oui. Certains courts métrages furent vendus en exclusivité outre-Atlantique. La presse américaine l’a surnommé le Daredevil et l’a comparé au cascadeur Rodman Law.
Que propose la rétrospective récente ?
La Fondation Jérôme Seydoux–Pathé a programmé 12 courts, 4 serials et 3 longs, dont la rareté Borneo Bill (1910), accompagnés d’un documentaire de Vincent Froehly et de rencontres publiques.
Comment transmettre aujourd’hui son héritage ?
Par des ateliers d’éducation à l’image, des parcours de tournage en banlieue parisienne, des rencontres avec des manadiers en Camargue et la restauration participative d’archives.
Né à Saint-Denis, Karim donne la parole à la banlieue avec authenticité. Il met en avant les projets citoyens, les initiatives sociales et les voix souvent ignorées du Grand Paris.

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